Comment concevoir les tutoriels d’un serious game ?

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Il fut un temps où il y avait à chaque début de jeu vidéo une suite de tutoriels qui s’enchainaient et qui étaient « subis » par les joueurs. De nos jours, les tutoriels ne sont plus systématiques ni forcément nécessaires pour apprendre les mécaniques (ensemble de règles qui définissent la manière de jouer à un jeu vidéo, d’interagir avec l’environnement) d’un jeu vidéo ou d’un serious game. Or même si les game designers ont repensés les tutoriels pour améliorer l’expérience utilisateur, tous les jeux n’évitent pas cet écueil.

Les ressources cognitives du joueur doivent être utilisées en premier pour l’apprentissage du message du jeu sérieux

Dans un serious game, rappelons-le, la finalité du jeu n’est pas de jouer mais de former, informer, sensibiliser, etc. Notre cerveau a des ressources limitées, il faut donc tout faire pour ne pas les gaspiller et faciliter et maximiser l’apprentissage du message « sérieux ». Le gameplay, les informations données, doivent utiliser les ressources cognitives du joueur à bon escient, en ne les sollicitant pas inutilement. La conception d’un jeu sérieux demandant un investissement important en termes de moyens, vous ne voudriez pas que votre apprenant-joueur ne retienne rien de votre message pédagogique !

Privilégiez donc les mécaniques simples et les interfaces épurées. Idéalement, votre serious game devrait pouvoir se passer de tutoriels.

Néanmoins, certains passages non intuitifs peuvent mettre l’apprenant-joueur en situation d’échec et nécessiter clarification. Dans ce cas, maximisez l’affordance (la capacité d’un objet ou d’un système à évoquer son utilisation, sa fonction) et gardez une narration qui semble « naturelle ». En effet, si le joueur passe trop de temps à chercher ce qu’il doit faire ou comment le faire, cela pourrait à l’inverse gaspiller ses précieuses ressources cognitives.

Alors comment trouver cet équilibre entre trop ou pas assez d’explication ? Que peut-on faire pour aiguiller le joueur sans être trop intrusif ? Voici quelques astuces mentionnées par le développeur de jeux éducatifs Filament Games.

Dissimulez les tutoriels au sein du serious game

Si votre jeu est complexe, préférez présenter les mécaniques de base au début du jeu puis faire de mini-tutos ad hoc échelonnés durant toute l’expérience et dissimulés dans le gameplay, plutôt qu’un onboarding global en début de jeu.

Plusieurs raisons à cela :

Tout d’abord, un serious game doit être fun, sinon vous allez décevoir les attentes de vos joueurs et perdre leur attention très vite. Trouver cet équilibre ludique-sérieux lors du serious game design n’est pas aisé, et les tutoriels sont rarement amusants, alors n’en rajoutez pas avec des tutoriels à rallonge !

N’oubliez pas non plus que certains apprenants-joueurs ne jouent pas à votre jeu par choix mais par obligation, et que d’autres ne sont pas acquis à la cause ludique, il faut donc rester léger dans l’approche.

De plus, si votre serious game est gratuit et/ou non obligatoire, les joueurs peuvent s’en aller à tout moment, il faut les engager tout de suite. La phase d’onboarding doit rester donc extrêmement courte.

Enfin, en montrant le strict minimum pour commencer et en échelonnant l’apprentissage des règles du jeu, on facilite l’acquisition de ces dernières, tout en réduisant la charge cognitive, surtout si vous avez des non-joueurs dans votre audience. Par exemple, le joueur peut recevoir de nouvelles capacités, instructions ou être amené à prendre des décisions qui augmentent graduellement en nombre et en complexité au fur et à mesure de sa progression.

Laissez le contrôle au joueur dans vos tutoriels

Déjà abordé dans un autre article, donner le contrôle au joueur est la clé d’une expérience plaisante. Ainsi, laissez les gens explorer, manipuler, prendre des risques ou faire des erreurs, sans leur imposer un descriptif de ce que fait chaque contrôleur ou action. Vous pouvez néanmoins rajouter un bouton qui renvoie vers plus d’explication ou une mini-démo, ou même au besoin, un mini-espace d’entraînement où l’action peut être rejouable à l’infini et à tout moment du jeu. Mais laissez le contrôle au joueur sur ce qu’il a besoin de savoir, par exemple en lui donnant l’option d’aller directement à la prochaine étape.

Ceci permet aussi d’activer deux des trois leviers de la motivation qui sont la perception de sa propre compétence (suis-je capable ? ) et la perception de sa contrôlabilité (ai-je le choix ? ).

Si vous en avez la possibilité, rendez les tutoriels adaptatifs en fonction des comportements et compétences du joueur : des suggestions, présélections, peuvent rendre l’expérience plus fluide et moins ennuyante, tout en laissant le joueur avoir le dernier mot.

Choisissez la meilleure manière de présenter l’information

Essayez de créer des moments de surprise et d’encourager la curiosité naturelle du joueur dans les moments d’apprentissage des règles du jeu. Trouvez des moyens intuitifs, familiers, et accueillants.

Choisissez le meilleur canal (visuel, auditif, kinesthésique) pour présenter une information. Ne les multipliez pas pour une même information, pour éviter de diviser l’attention du joueur ou de créer de la surcharge cognitive. Par exemple, il peut être pertinent de montrer un visuel avec des explications orales complémentaires, mais moins de donner à lire un texte qui est la réplique exacte de ce qui est entendu. Les principes de l’apprentissage multimédia de Richard Mayer sont une bonne référence en la matière pour éviter le traitement inutile de l’information par le cerveau et maximiser l’apprentissage.

Ceci étant dit, faite attention à l’accessibilité, et offrez des alternatives en fonction de certaines déficiences potentielles de votre public. Vous pouvez donner par exemple la possibilité au joueur de personnaliser les manières de recevoir les informations dans les options.

Faites le choix du lean

Un interface utilisateur complexe peut faire peur et démotiver votre joueur avant même qu’il ne commence à jouer. Une bonne pratique est de minimaliser les indications présentes à l’écran pour ne pas surcharger le joueur d’information dont il n’aurait pas besoin ou dont il ne voudrait pas prendre connaissance à un instant T.

Il est préférable d’inciter à l’action via l’éclairage, les couleurs ou les perspectives plutôt que par du texte.

Soyez clairs, concis et précis dans les instructions. Evitez le jargon inutile et si besoin, fournissez une encyclopédie des termes. Il est recommandé d’utiliser moins de dix mots pour que le texte puisse être compris en un coup d’œil et pour qu’il soit plus facilement mémorisable. En général, plus il y a de texte, et moins les gens lisent donc privilégiez le learning by doing.

Quelques pistes de réflexion avant de concevoir vos tutoriels de serious game

Le site GameDeveloper donne quelques pistes de réflexion pour faciliter la conception d’un tutoriel :

Au début

  • Comment lancer le joueur sur les mécaniques de bases?
  • Quelles ressources et mécaniques doit on lui donner accès à un instant T ?
  • Qui apprend au joueur et quelle est la tonalité de communication de l’information ?

A la fin

  • Dans quelle situation le joueur est-il laissé ?
  • Dans quel état émotionnel ? Ex : exaltation / engagement/ curiosité (positif) plutôt que stress (négatif)
  • Est ce qu’on l’incite à poursuivre instantanément en lui donne envie d’aller plus loin ou d’en savoir plus ?

Structure et longueur :

  • Quelles sont les principales mécaniques et incitations présentées au joueur, et dans quel ordre ?
  • Quelle proportion des mécaniques de base peut être communiquée dans les soixante premières secondes du jeu ?
  • Combien d’étapes y a-t-il ? Quelle est la durée moyenne globale ? Cela est-il en phase avec la complexité du jeu ?
  • Y a-t-il des freins potentiels ? Est-ce qu’un tutoriel plus court inciterait le joueur à s’engager davantage et à apprendre les mécaniques ou fonctionnalités avancées de manière plus organique (de manière échelonnée via le gameplay) ?

En conclusion, lors de la phase de game design de votre jeu sérieux, ne considérez pas le tutoriel comme une partie isolée de l’expérience. Incluez vos tutoriels dans vos questionnaires de playtest pour pouvoir apporter des améliorations le cas échéant. L’idéal est de faire en sorte que l’apprentissage des règles du jeu se fonde si parfaitement dans l’expérience que les joueurs ne puissent pas dire où se termine le tutoriel et où commence le jeu – ou s’il y a un tutoriel tout court.

Sources

Jarvinen, Aki. « First Five Minutes: How Tutorials Make or Break Your Social Game ». Game Developer, 21 avril 2010, https://www.gamedeveloper.com/design/first-five-minutes-how-tutorials-make-or-break-your-social-game.

Calender, Stephen. « 10 Tips for Designing a Game Tutorial ». Filament Games, 17 mars 2017, https://www.filamentgames.com/blog/10-tips-designing-game-tutorial/.

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